En Côte d'Ivoire, la polygamie est juridiquement interdite, mais elle demeure une réalité sociale massive : plusieurs travaux estiment qu'entre un quart et un tiers des femmes en union vivent dans un ménage polygame, ce qui représente plusieurs centaines de milliers de foyers à l'échelle du pays.
L'estimation d'environ 700 000 foyers polygames avancée par l'ANstat s'inscrit ainsi dans un ordre de grandeur cohérent avec les données démographiques disponibles, même si ce chiffre précis reste à documenter dans les publications officielles.
Une pratique interdite par la loi mais ancrée dans la société
La loi ivoirienne consacre depuis les années 1960 le principe de monogamie, et la réforme de la loi sur le mariage de 2019 réaffirme le mariage comme l'union d'un homme et d'une femme, sans reconnaissance d'un régime polygamique. La polygamie peut, en théorie, être sanctionnée par des peines d'amende et d'emprisonnement, même si les poursuites restent rares au regard de l'ampleur du phénomène.
Dans les faits, la coexistence entre un droit écrit monogame et des pratiques matrimoniales inspirées de normes coutumières ou religieuses crée un décalage durable. De nombreux ménages fonctionnent comme des unions polygynes de facto (un homme, plusieurs épouses), qu'ils aient fait ou non l'objet d'une formalisation religieuse ou civile.
Des chiffres élevés, confirmés par les études démographiques
Les statistiques disponibles ne comptabilisent pas toujours directement les « foyers polygames », mais plusieurs indicateurs convergent vers une forte prévalence de la polygamie. Une étude académique publiée en 2023 sur la polémique autour de la légalisation de la polygamie rappelle qu'en Côte d'Ivoire « 29% des femmes sont dans des mariages polygynes », malgré la loi monogame.%u200B
Les enquêtes démographiques et de santé analysées par le Population Reference Bureau montrent que la proportion de femmes vivant en union polygame dépasse ou approche 30% dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, la Côte d'Ivoire se situant juste en dessous de ce seuil. Si l'on rapporte un ordre de grandeur d'environ 10 à 11 millions de femmes à la population ivoirienne et qu'on considère que près d'un tiers des femmes en union vivent dans un cadre polygame, on obtient mécaniquement plusieurs centaines de milliers de ménages de ce type. L'estimation d'environ 700 000 foyers polygames correspond donc à une extrapolation plausible à partir de ces proportions, même si elle n'est pas directement publiée dans les rapports internationaux consultables.%u200B
Un débat politique relancé par les propositions de légalisation
En 2022, une proposition de loi déposée par le député Yacouba Sangaré visant à légaliser une « polygamie optionnelle » a ramené la question au centre de l'actualité. Le texte entendait, selon son auteur, mettre fin à « l'hypocrisie » consistant à interdire juridiquement la polygamie tout en fermant les yeux sur sa pratique, en permettant aux conjoints de choisir ce régime d'un commun accord.
Cette initiative a suscité de vives réactions des organisations de défense des droits des femmes et d'une partie de la société civile. Celles%u2011ci dénoncent un projet jugé contraire à l'égalité entre les sexes garantie par la Constitution de 2016 et par la réforme de 2012 qui a mis fin à la position de « chef de famille » réservée à l'homme. Les militantes féministes avertissent qu'une légalisation consacrerait une régression des droits acquis par les femmes et risquerait de légitimer des rapports de pouvoir inégalitaires au sein du couple.%u200B
Des enjeux sociaux, économiques et sanitaires
Les études disponibles soulignent que la polygamie a des effets profonds sur la vie des femmes, des enfants et sur la structure démographique. En Côte d'Ivoire, les analyses démographiques montrent que les femmes en union polygame ont en moyenne des intentions de fécondité plus élevées que celles en union monogame, ce qui peut contribuer à maintenir des niveaux de fécondité globale plus importants. Dans certains contextes ouest%u2011africains, la concurrence symbolique entre coépouses autour du nombre d'enfants renforce cette dynamique.%u200B
Sur le plan social, plusieurs travaux pointent la dépendance économique plus forte des épouses dans les foyers polygames, leur exposition accrue aux violences conjugales et aux discriminations, ainsi qu'une charge éducative souvent plus lourde pour les mères moins « favorisées » au sein du ménage. Des militantes interrogées par la presse estiment que ces femmes sont davantage exposées aux infections sexuellement transmissibles et que la polygamie « piétine » leur intégrité morale, notamment lorsqu'elle est subie plus que choisie.
Une société partagée entre reconnaissance des réalités et défense de l'égalité
Le débat ivoirien sur la polygamie oscille entre deux pôles. D'un côté, ceux qui plaident pour une adaptation de la loi aux pratiques invoquent l'argument de la transparence : mieux vaudrait encadrer juridiquement des unions multiples très répandues, plutôt que laisser prospérer des situations de fait sans protection claire pour les femmes et les enfants. De l'autre, les défenseurs de l'égalité formelle insistent sur le risque de consacrer dans le droit un modèle familial qui institutionnalise l'asymétrie entre hommes et femmes et complique la mise en oeuvre des engagements internationaux de la Côte d'Ivoire en matière de droits humains.
L'existence de quelque 700 000 foyers polygames, si ce chiffre est confirmé par des données officielles, illustre l'ampleur de ce dilemme : il ne s'agit pas d'une pratique marginale mais d'un fait social massif, né au croisement de normes culturelles anciennes, de contraintes économiques et de lacunes de la protection sociale. La question qui se pose désormais au législateur ivoirien est de savoir si le droit doit entériner cette réalité ou, au contraire, servir de levier pour la transformer, au nom de l'égalité et de la protection des plus vulnérables.
source : abidjantv.net