Cinq mois après des manifestations de l'opposition interdites par les autorités et l'arrestation de centaines de personnes dont des femmes enceintes, certaines sont toujours détenues alors qu'elles n'ont pas participé aux manifestations et d'autres ont été condamnées lors de procès inéquitables, a déclaré Amnesty International aujourd'hui.
En octobre 2025, quelques jours avant l'élection présidentielle, des centaines de personnes, manifestant·e·s et passant·e·s, ont été arrêtées lors de la répression de manifestations. Plusieurs d'entre elles ont été jugées lors de procès inéquitables sans la présence d'un avocat. Des dizaines d'autres, dont une femme enceinte, se trouvent encore en détention provisoire, selon des avocats.
« Aujourd'hui, cinq mois après leur arrestation, des personnes sont toujours détenues uniquement parce qu'elles se sont trouvées à proximité des manifestations. Les autorités ivoiriennes doivent ordonner leur libération, » a déclaré Marceau Sivieude, directeur régional d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale.
« Selon nos informations, plusieurs des personnes détenues depuis octobre 2025 ne peuvent ni recevoir leur famille ni rencontrer un avocat et ne bénéficient pas de soins médicaux appropriés. Nous sommes très préoccupés par la situation de trois femmes qui, malgré le terme avancé de leur grossesse, sont détenues au pôle pénitentiaire d'Abidjan. »
Ces femmes ont été prises lors de rafles, alors qu'elles vaquaient à leurs occupations.
Sylvain Tapi, avocat
Enceintes et détenues sans fondement depuis cinq mois
Deux des femmes enceintes ont été condamnées quelques jours après leur arrestation en octobre 2025 pour « troubles à l'ordre public », « participation à une marche interdite » et « attroupement sur la voie publique ».
L'une d'elles, une commerçante mère de quatre enfants et actuellement à un terme avancé de sa grossesse, a été arrêtée le 11 octobre alors qu'elle vendait du jus de fruits non loin du lieu d'une manifestation. Elle a été condamnée le 16 octobre à trois ans de prison. Sa famille s'est vu refuser son droit de visite. La seconde, mère de cinq enfants et actuellement enceinte de six mois, a été arrêtée le 11 octobre alors qu'elle était en possession d'un tee-shirt aux couleurs d'un parti d'opposition, et condamnée le 22 octobre à la même peine.
« Ces femmes ont été prises lors de rafles, alors qu'elles vaquaient à leurs occupations. Elles se trouvent dans un environnement qui n'est pas propice au bon déroulement d'une grossesse. Elles sont très affectées moralement et physiquement, » a déclaré Sylvain Tapi, leur avocat.
Ces deux femmes ont fait appel de leur condamnation et attendent la date de leur audition en appel.
Une troisième femme actuellement enceinte de sept mois se trouve en détention provisoire. Elle est sortie le 20 octobre pour acheter des biscuits et a été témoin de la fuite de manifestant·e·s face aux forces de l'ordre. Elle s'est réfugiée chez elle où elle a été frappée et emmenée par des policiers, selon ses proches.
Les autorités ivoiriennes doivent respecter les Règles Nelson Mandela pour le traitement des détenus.
Marceau Sivieude, directeur régional d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale
Garantir le droit à un procès équitable
Amnesty International a pu documenter le cas de deux hommes arrêtés à proximité des manifestations qui ont été jugés et condamnés à trois ans de prison quelques jours après leur arrestation sans avoir été assistés d'un avocat. Ces deux hommes avaient été interpellés alors qu'ils se rendaient à leur travail. L'un d'entre eux a été fouillé et trouvé en possession d'une carte de membre d'un parti d'opposition, selon ses proches qui lui rendent visite en prison.
« Dans les cas où les infractions ne sont pas formellement établies, les charges pesant sur ces détenu·e·s doivent être levées et ces personnes immédiatement libérées. Les procès en première instance et en appel doivent se tenir au plus vite et dans le respect des droits de la défense. Les autorités ivoiriennes ont également le devoir de garantir des soins médicaux appropriés aux personnes détenues, y compris les soins prénataux, et de faciliter les visites familiales », a déclaré Marceau Sivieude.
« Le recours à une interdiction générale de manifester en octobre 2025 a représenté un échec cuisant des autorités ivoiriennes dans la défense du droit à la liberté de réunion pacifique, comme l'a déclaré Amnesty International. Nous exhortons les autorités ivoiriennes à libérer toutes les personnes détenues uniquement pour avoir participé à des manifestations pacifiques. »
« Les autorités ivoiriennes doivent garantir et assurer les droits humains de chacun·e, y compris les droits à la liberté, à la liberté d'expression et à la liberté de réunion pacifique et respecter les obligations internationales du pays en matière de droits humains, notamment au titre de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Elles doivent également respecter les Règles Nelson Mandela pour le traitement des détenus. »
Contexte
Le 2 octobre 2025, à quelques semaines de l'élection présidentielle, le Conseil national de sécurité a interdit les rassemblements et déployé 44 000 membres des forces de sécurité dans le pays. Le même jour, le préfet d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne, a interdit un rassemblement pacifique prévu le 4 octobre par des partis d'opposition dénonçant l'exclusion de deux candidats à l'élection présidentielle.
Le 11 octobre, des groupes de jeunes qui tentaient de se rassembler pacifiquement ont été dispersés à coups de gaz lacrymogènes. Les autorités ont fait état de 237 arrestations à Abidjan et de 18 à Dabou, à une cinquantaine de kilomètres d'Abidjan, lors de cette journée.
Le 12 octobre, deux partis d'opposition ont appelé à des manifestations quotidiennes. Le 16 octobre, le procureur de la République évoquait l'arrestation d'environ 700 personnes. Le même jour, une cinquantaine de personnes ont été condamnées à trois ans de prison pour « troubles à l'ordre public », entre autres chefs d'accusation.
À l'issue de l'élection présidentielle du 25 octobre, Alassane Ouattara a été proclamé vainqueur dès le premier tour.
source : amnesty.org