Le mois de juin 2026 s'est ouvert sous le signe de la douleur en Côte d'Ivoire. Entre l'effondrement tragique d'un immeuble à Koumassi le 24 mai dernier, arrachant la vie à au moins 8 personnes, et les scènes de désolation des premières inondations de juin ayant déjà emporté deux de nos concitoyens à Bingerville, la saison des pluies réveille les vieux démons de l'urbanisme abidjanais. Qualité des matériaux, failles techniques, saturation des cabinets et gestion des eaux : où se situent les responsabilités ? Moncef Chaara, directeur-fondateur de l'École Supérieure d'Architecture d'Abidjan (ESAA), livre un diagnostic technique sans concession et trace les contours d'une transition urbaine devenue vitale. Entretien.
Linfodrome : Monsieur Chaara, l'actualité de ce mois de juin est particulièrement sombre. Entre le drame de Koumassi le 24 mai dernier qui a coûté la vie à au moins 8 personnes et les récentes inondations de début juin qui ont encore fait des disparus, Abidjan semble impuissante face à ses propres constructions dès que la pluie s'installe. Quel est votre diagnostic technique face à cette récurrence des effondrements : est-ce un problème de qualité des matériaux, de déficit de compétences ou de failles dans le suivi des chantiers ?
Moncef Chaara : Effectivement le constat est clair. Les immeubles s'effondrent parce que les travaux ne respectent pas toujours les normes. La construction d'un immeuble est délicate. Il faut recourir à une main d'oeuvre qualifiée. Cela implique l'étude du sol par les laboratoires d'étude. En Côte d'Ivoire, nous avons le laboratoire du bâtiment et des Travaux Publics (LBTP), une référence en Afrique, qui fait des études de sol et les données nécessaires à l'établissement des projets dans le domaine des routes, des bâtiments et d'autres ouvrages de grande dimension.
Dans la construction d'un immeuble, il y a l'entreprise de construction, l'ouvrier qui fait le mélange du béton et le ferrailleur qui attache l'acier ou la société qui a livré le « béton prêt à l'emploi ». Ici nous avons les intervenants dans l'exécution des travaux. Si les études de structures n'ont pas été faites selon les règles de l'art, il y aura des conséquences sur le bâtiment. Pour mettre fin à cette situation, Il faut renforcer les études par les analyses des sols, Il faut engager un bureau de contrôle pour vérifier l'étude des structures, contrôler les travaux d'exécution ... et enfin, Faire vérifier par un laboratoire les échantillons de béton qui a été coulé.
Beaucoup de propriétaires se passent d'architectes pour réduire les coûts. Comment convaincre l'Ivoirien moyen que l'architecte n'est pas un luxe, mais une garantie de sécurité et d'économie sur le long terme ?
La réponse à cette question revient à l'Ordre des architectes. En Côte d'Ivoire nous avons une centaine de cabinet d'architectes. En temps normal, un architecte ne peut pas produire plus d'une étude par mois, c'est-à-dire une dizaine de projets par an. Ce qui totalise dans les meilleurs cas environ 1000 projets dans tout le pays.
En 2024, le guichet unique a enregistré 2.000 projets de construction. Ce qui correspond à 20 projets par cabinet. En se basant sur le nombre, nous pouvons dire que les cabinets ont produit le double de leurs capacités. A ce stade, on pourrait imaginer que la qualité des études sera impactée.
Avec ces 2.000 projets, la Côte d'Ivoire ne pourra jamais faire face à son quotidien. Justement l'Ecole Supérieure d'Architecture d%u2018Abidjan fut créée pour renforcer l'offre de formation de la Côte d'Ivoire. De même, nous saluons l'ouverture de l'école d'architecture de Bondoukou et nous espérons qu'il y aurait encore d'autre à l'avenir.
L'Ordre des architectes a un rôle clef dans cette question. Il doit être vigilant à ce que les cabinets gardent toujours un bon niveau de création de l'oeuvre architecturale. L'Ordre des architectes doit faire en sorte que les architectes revoient leurs honoraires à la baisse et veiller à ce qu'on applique le tôt moyen de 5%. Pour la construction économique, on pourrait envisager un tarif fixe comme il est pratiqué ailleurs et trouver des solutions sociales pour les habitants des quartiers précaires.
Aujourd'hui, les cabinets sont saturés de travail. Pour ne pas refuser les clients, on a augmenté le prix. Ce comportement a donné l'occasion à d'autre intervenants d'offrir leurs services en proposant des plans de constructions à bas prix et dans les zones reculées, on construit directement sans plan d'architecte.
Le Permis de Construire est souvent pointé du doigt pour sa lenteur. Quelles réformes préconisez-vous pour fluidifier l'administration sans sacrifier la rigueur sécuritaire ?
La loi donne plein pouvoir au Maire qui a la responsabilité de la gestion de son territoire. On peut dire par conséquent que, le Maire est seul apte à autoriser ou non les projets de construction sur son territoire. Cependant, un projet pourrait être considéré d'importance nationale quand il atteint une dimension importante par sa taille, ou si l'Etat est impliqué directement soit par un programme politique, soit par l'investissement financier. C'est ce cas précis qui pourrait éclipser le rôle des Mairies. Pour résoudre ce problème de lenteur, il faut créer autant de guichet unique que nous avons de Mairies.
Vous dirigez l'ESAA. Quel est le profil de l'architecte ivoirien de demain que vous formez ? Est-il armé pour les réalités du terrain local ?
L'Ecole Supérieure d'Architecture d'Abidjan est une école ivoirienne moderne. Elle applique une formation contemporaine comme elle est pratiquée dans tous les pays modernes. La formation à l'ESAA se concentre sur les réalités de la région. Elle s'imbibe de la culture et de l'histoire de l'Afrique, la vraie, non pas celle qui est écrite par la colonisation. Nous sommes au 21° siècle, et notre architecture doit refléter notre époque. Quand un ivoirien veut se déplacer ; il achète le dernier modèle de voiture électrique. S'il veut communiquer, pareil, il achète le dernier Smartphone. De même, s'il veut se loger, il va commander une maison contemporaine, moderne et avec des commodités qui répondent aux standards internationaux : jamais il ne va commander une paillote avec des murs en pisé.
Abidjan se transforme à une vitesse folle. Enseignez-vous à vos élèves à suivre les standards internationaux ou à inventer une 'architecture ivoirienne' qui s'inspire de notre culture et de notre climat ?
J'ai bien répondu à cette question en haut que l'Ecole Supérieure d'Architecture d'Abidjan est une école moderne et qui forme selon les standards internationaux. Nous savons que les écoles étrangères sont plus grandes, plus anciennes, plus riches ... Mais souvent ces écoles dites de prestige délivrent à nos enfants des diplômes de complaisances. Les profs demandent aux étudiants d'aider leur camarade afin qu'il puisse terminer et retourner chez-lui au pays. Il est toujours intéressant de voyager pour apprendre. Personnellement, j'ai donné beaucoup de lettres de recommandations pour que nos étudiants puissent voir comment ça marche ailleurs. Par contre, s'expatrier pour des Masters Classes ou pour un Doctorat n'a rien à voir avec partir avec le Bac pour le diplôme d'architecte. Souvent, les ressortissants de nos pays africains sont confrontés à des traitements particuliers.
L'intelligence artificielle et le BIM (modélisation numérique) bouleversent le métier. Comment l'école intègre-t-elle ces outils pour que nos jeunes diplômés soient compétitifs à l'international ?
Si vous me le permettez, je dis un mot sur le BIM « Building Information Modeling ». C'est un processus collaboratif de gestion de projet de construction. Le BIM se base sur une maquette numérique 3D, regroupant des données structurées sur tout le cycle de vie d'un bâtiment. En effet, Nos étudiants sont initiés à cette nouvelle manière de travail dans le métier du bâtiment.
Par ailleurs, l'Intelligence Artificielle n'a pas été inventée pour aider l'humanité. En tout cas pas dans le domaine de l'architecture. Je considère par exemple qu'on va se procurer un bras artificiel ou une jambe artificielle si on a perdu la sienne alors, pourquoi chercher l'intelligence artificielle si nous avons encore notre propre intelligence ?
Blague à part, le travail de l'architecte est de procurer à son client l'espace propice pour mieux vivre et s'épanouir. C'est l'homme qui travaille pour l'homme, d'humain à humain. La machine ne peut pas apporter ces émotions que nous éprouvons dans telle ou telle circonstances. L'IA n'a pas l'idée de nos habitudes comme mettre le riz au soleil ou de piller Foutou pour préparer à manger !
Abidjan subit de plein fouet les inondations et la chaleur. Est-il possible de repenser nos quartiers pour qu'ils respirent enfin ? Quelles sont les solutions concrètes pour une ville plus 'verte' ?
Je remarque que la question vient déjà avec la réponse ; si nous voulons des villes vertes, commençons à créer des parcs et des jardins et si nous voulons que nos quartiers respirent alors, plantons des arbres !
En Côte d'Ivoire il y a des lois qui gèrent les lotissements et les constructions de routes. Aujourd'hui, il est temps de les compléter avec plus de servitudes. Il faudrait amener les gens à respecter un pourcentage d'espace vert dans chaque nouveau lotissement avec obligation de planting d'un certain nombre d'arbres par logement par exemple. Aussi, faut-il expliquer que ces arbres doivent avoir une dimension particulière. Planter une tige, un plant ou un arbuste n'est pas accepté.
Dans le cas de construction de routes, il faudrait inclure le planting d'arbres de manière à procurer de l'ombre. Après, on peut exiger plus de détails comme les variétés, à feuilles persistantes, fruitiers ou non, un type de palmier, ... etc.
La Côte d'Ivoire a toujours connu de fortes pluies. Le climat n'a pas vraiment changé, par contre nos villes oui. Autre fois, quand il pleuvait, une partie de l'eau partait à la rivière et l'autre était absorbée par le sol. Avec le développement de nos villes, le sol est devenu construit ou bitumé à cause des routes. En conséquence, toute l'eau de pluie se retrouve en superficie inondant toute la ville.
Pour éviter toute situation dramatique, nous avons besoin d'établir une étude complète sur les bassins versants afin d'orienter l'eau de pluie en amont de la ville vers la lagune. Cependant en ville, il faut agrandir la section des canalisations. Par ailleurs, il faut préciser qu'au 21ème siècle, nos techniciens sont capables de faire ces études et de nous proposer un bon réseau d'égouts enterré au lieu de rester à la merci des caniveaux dépassés depuis longtemps.
Le déficit de logements est immense. Comment l'architecture peut-elle aider à construire des habitations dignes et à bas coût, sans que cela ressemble à des cités-dortoirs sans âme ?
Le déficit en logement dépasse les 150.000 logements par an. Cependant, avec la main d'oeuvre que dispose le pays en matière de construction, on n'est pas compétitif. Dans ce cas, il faut industrialiser le secteur. Il y a assez d'expériences dans le monde que nous pouvons prendre.
Cette modernisation se base principalement sur la politique de l'Etat. L'Etat fixe le but à atteindre et établit une politique financière pour arriver à concrétiser son projet. Les matériaux de construction dans notre pays dépendent des aléas de la vie. Prix du pétrole, guerre ou crise politique font que les prix explosent à tout moment rendant le prix de la construction inaccessible pour le citoyen lambda.
Nous devons trouver un consensus entre Etat, mairie, architecte, industriel, promoteur immobilier et financier. Il doit y avoir des concours d'idée pour l'innovation du logement, des matériaux et les procédés. On peut établir un groupement d'intérêt entre, l'architecte, l'ingénieur et la société de construction. L'Ordre des architectes doit s'impliquer pour ne pas tomber sur le cas de l'architecte qui est géomètre, ingénieur et entrepreneur à la fois. Il faut multiplier les concours. Il faut oublier cette histoire inefficace d'agrément. Le résultat est très parlant.
Si vous aviez carte blanche pour réaménager un quartier comme Adjamé ou le Plateau, quelle serait votre priorité absolue ?
L'histoire de ces deux quartiers est différente à chacun. Le Plateau était un quartier résidentiel pour les européens et Adjamé était un quartier pour les ivoiriens. Au passage des années, Plateau est devenu le quartier des affaires avec une faible population qui y réside. On peut préciser que cette dernière a tendance à vieillir. Par ailleurs, Adjamé petit-à-petit est devenu un pôle commercial majeur du District Autonome d'Abidjan. Elle attire plusieurs millions de visiteurs par jour, en faisant un point névralgique du commerce en Côte d'Ivoire.
Dans les deux cas nous sont face à une requalification de ces quartiers. Le travail doit commencer par la restructuration des voies. Il faut hiérarchiser la circulation dans les deux zones. Il faut surtout prioriser les sens uniques. Aussi, il faut construire plusieurs parkings.
Dans le cas d'Adjamé, il faut protéger le domaine public par une réglementation simple et claire. L'occupation du domaine public doit être une source de revenu pour l'Etat. Les commerçants ne peuvent pas avoir plus de marchandise sur le trottoir qu'à l'intérieur du magasin. Cette pratique est observée également au plateau comme dans plusieurs quartiers du District d'Abidjan.
Il faudrait aussi établir un horaire à l'activité commerciale. L'arrêt précis à telle heure. Afin que le service des éboueurs fasse son travail. Mais, si les commerçants laissent leurs marchandises sur place. Ça va poser le problème d'entretien des lieux.
Si vous deviez définir le bâtiment idéal pour la Côte d'Ivoire de 2030, à quoi ressemblerait-il ?
Généralement, l'ivoirien a un esprit jeune. Il aime la modernité. Nos architectes, je parle des lauréats de l'Ecole Supérieure d'Architecture d'Abidjan, aiment la recherche, l'innovation et le défi de la vie moderne. L'architecture de 2030, on la voie déjà dans les projets d'école de nos étudiants. Ce sont des projets respectueux de l'environnement. Des immeubles avec deux ou trois couches de façades. Une première peau faite des murs extérieurs et des ouvertures, une deuxième peau faite de brises soleil et une paroi de végétation. Parfois, on peut avoir des revêtements du premier mur de façade comme le marbre, les carreaux de céramique ou les panneaux sandwiche. En théorie, ces éléments sont visibles sur les projets de nos candidats cependant, en 2030, la construction sera constituée d'un grand pourcentage de matériaux industrialisés.
Quel message lancez-vous aux jeunes qui hésitent entre les filières d'ingénierie classique et l'architecture ?
L'Ecole Supérieure d'Architecture d'Abidjan ne donne pas vraiment de conseil à un candidat qui doute. Souvent durant le teste d'accès, nous tombons sur ce cas de figure. Après discussion, le candidat est convaincu d'aller où il souhaite. Jamais nous ne disons à un candidat qu'il n'est pas fait pour l'architecture. On ne peut pas casser l'espoir d'un jeune. Sinon, Nous ne prenons que l'étudiant qui désire vraiment devenir architecte.
Entretien réalisé par SAMUEL KADIO
source : linfodrome.com