DÉCRYPTAGE. Face à la chute des cours mondiaux et aux retards de paiement, l'État ivoirien intervient en urgence pour éviter l'asphyxie d'une filière dont dépend un quart de la population.
PAR
HADRIEN DEGIORGI
De notre correspondant à Abidjan (Côte d'Ivoire)
Un travailleur vide des cabosses de leurs fèves dans un champ de cacao ivoirien. Région du Bélier, Côte d'Ivoire. 2024.
«Toute la production issue des plantations ivoiriennes sera achetée », tentait déjà de rassurer le 14 janvier, Yves Brahima Koné, directeur général du Conseil Café Cacao (CCC) ivoirien. Estimée à 1,4 million de tonnes, la production devrait à nouveau consacrer la Côte d'Ivoire leader mondial du cacao pour la saison 2025-2026. À lui seul, le pays satisfait plus de 40% des besoins de fèves brunes de la planète. Mais ce chiffre macroéconomique jette un voile sur les fortes turbulences que rencontre actuellement la filière.
D'abord, les prévisions productives accusent une baisse sensible par rapport aux deux saisons précédentes. Les récoltes de 2023-2024 et 2024-2025 ont en effet oscillé autour de 1,8 million de tonnes de cacao. Sur le terrain, ces 400 000 tonnes de trou procèdent notamment d'une boucle cacaoyère fatiguée par soixante-cinq ans d'exploitation intensive, à laquelle viennent s'agréger les effets du dérèglement climatique et des maladies agricoles. Mais au cours des derniers mois, les cacaoculteurs ivoiriens ont aussi été pris en étau entre la baisse du cours mondial et la politique poursuivie par Abidjan.
Modèle de vente anticipée
L'ouverture de la campagne début octobre 2025 avait pourtant débuté sous les applaudissements de milliers de producteurs. Chapeau haut et tout de noir vêtu, le président de la République, Alassane Ouattara, avait annoncé en personne un prix d'achat record du kilo de cacao : 2800 francs CFA (4,27 euros). Cette prise de parole opportune intervenait une vingtaine de jours avant sa réélection pour un quatrième mandat. « Aujourd'hui, c'est la liesse populaire, d'Abidjan jusque dans tous nos hameaux », se réjouissait alors Doua Blonde Obed, vice-président de l'Organisation interprofessionnelle agricole.
Ce prix dit « bord champ » constitue la pierre angulaire de la politique ivoirienne en matière de cacao. Car contrairement à d'autres pays producteurs ouest-africains - tels que le Liberia, la Guinée ou le Cameroun - le marché ivoirien n'est pas libéralisé mais strictement encadré par l'État. Sur le papier, cette politique se veut comme un mécanisme de protection qui garantit un montant fixe aux producteurs quel que soit le cours mondial. Un tel mécanisme étant surtout vertueux en cas de baisse, si le cours augmente, le prix bord champ peut alors se trouver décorrélé de la réalité. D'autant plus que le système ivoirien repose sur 80 à 85% de ventes anticipées aux industriels d'une saison sur l'autre.
Paiements en attente et colère des producteurs
En termes de rupture, la période 2024-2025 a été marquée par un bon phénoménal du cours mondial du cacao : résultat d'une demande accrue conjuguée aux mauvaises récoltes. À l'orée de 2025, la tonne culminait à plus de 10 500 euros sur le marché boursier de Londres. Sauf qu'à compter de juillet dernier, le prix de négoce est progressivement redescendu ; regagnant environ 3500 euros la tonne en janvier 2026. Dans les faits, ce montant est beaucoup plus proche des cours enregistrés sur la dernière décennie. Mais en Côte d'Ivoire, les industriels qui s'étaient déjà engagés sur un prix bord champ record (tablant sur un cours haut) redoutent désormais une réduction de leurs profits.
Assez pour être tenté de ne pas honorer leurs contrats ? C'est ce qu'ont dénoncé plusieurs coopératives et organisations nationales de producteurs telle que l'ANAPROCI. Par la voix de son président, Kanga Koffi, l'association énumérait les difficultés suivantes : « depuis début novembre 2025 [...] les acteurs sont confrontés à la non obtention du connaissement en vue de la livraison de leurs produits ; l'engorgement de plusieurs tonnes de fèves dans les magasins des acheteurs et coopératives mettant en péril la qualité de celles-ci ; le stockage dans les camions-remorques pendant plusieurs semaines [...] ».
Faute de « connaissement » - document légal délivré par les exportateurs pour autoriser la livraison du cacao - plusieurs dizaines de camions appartenant à des coopératives avaient décidé de stationner à l'entrée du Port autonome d'Abidjan en signe de protestation. Une situation que le gouvernement juge désormais sous contrôle.
Rachat du stock invendu
Chez les cacaoculteurs, à la grogne suscitée par les retards de paiement est venue s'ajouter l'inquiétude du stock. Car les 15% de production qui n'avaient pas fait l'objet de ventes anticipées ne trouvent plus preneur à l'international. Le bord champ ivoirien étant jugé trop onéreux par rapport au cours mondial. Dans l'attente d'acheteurs, ces sacs de fèves entreposés dans des hangars risquent de voir leur valeur se déprécier.
Ces problématiques croisées apparaissent particulièrement préoccupantes dans un pays où la vie d'une personne sur quatre dépendrait du cacao. C'est dans ce contexte que l'ancien ministre de l'Agriculture, Kobenan Kouassi Adjoumani, a pris la parole ce mardi 20 janvier pour annoncer une mesure d'urgence : le rachat de l'entièreté du stock invendu par l'État de Côte d'Ivoire - lequel se positionne en intermédiaire de dernier recours. Estimé à 123 000 tonnes, « l'enlèvement va démarrer tout de suite afin de garantir le bord champ tout au long de la campagne », a promis l'homme d'État. En revanche, les producteurs qui auraient bradé leur stock à des acheteurs peu scrupuleux afin de compenser leur perte de revenus ne seront pas indemnisés. « Le CCC va contraindre les acheteurs à payer », a poursuivi l'ex-ministre quant aux blocages financiers.
Ce stock invendu pourrait toutefois être sous-estimé en raison du cacao de contrebande, indique une source proche de la filière. Envoyés depuis d'autres pays par des producteurs fantômes, ces derniers entendent eux aussi profiter d'un bord champ ivoirien record. En outre, d'avril à septembre, la « petite campagne » (récolte subsidiaire) pourrait allonger le long inventaire de sacs invendus.
Suite à la formation du nouveau gouvernement, ce vendredi 23 janvier 2026, M. Adjoumani n'a pas été reconduit dans ses fonctions. D'aucuns verraient une coïncidence avec la crise que traverse le secteur. Une chose est certaine, en Côte d'Ivoire, l'État joue gros avec son cacao.
source : lepoint.fr