« Je romps aujourd'hui avec le silence. Je vais vous apporter ma modeste contribution dans l'effort admirable que chercheurs et historiens ivoiriens accomplissent pour faire connaître l'histoire authentique du RDA, évitant ainsi les histoires ». C'est une archive exceptionnelle ! En octobre 1986, le président Houphouët Boigny sort du silence pour donner sa version de la création de sa formation politique le RDA PDCI.
Du 20 au 25 octobre, le président ivoirien choisit de réunir tous les membres et amis de son parti à Yamoussoukro sa ville natale. À l'âge de 81 ans, le créateur du RDA, co-rédacteur de la Constitution de la Vème République et père des indépendances livre son témoignage pour l'histoire. Un discours décrypté par l'anthropologue et historien Jean-Pierre Dozon.
RDA 40 ans. Extraits des Actes du Colloque international de Yamoussoukro 18-25 octobre 1986. Éditions CEDA/Hatier.
« Je romps aujourd'hui avec le silence. Je vais vous apporter ma modeste contribution dans l'effort admirable que chercheurs et historiens ivoiriens accomplissent pour faire connaître l'histoire authentique du RDA, évitant ainsi les histoires (rires et applaudissements). »
« Je voudrais avec un petit recul en arrière pour faire comprendre pourquoi nous avons créé le RDA. En 1945, beaucoup de chercheurs n'étaient pas nés. En 1945, après la grande promesse qu'il avait faite à Brazzaville en 44, je nommais le général de Gaulle, ce grand homme qui a beaucoup fait pour notre pays et nous ne saluerons jamais assez la mémoire. Le général de Gaulle avait promis de conduire les peuples dont la France avait la charge jusqu'à la liberté de gérer démocratiquement leurs propres affaires. C'est la raison pour laquelle, pour la première fois dans l'histoire de la République française, nous, territoires colonies françaises de l'Afrique, avons été sollicités pour envoyer des représentants au Parlement français alors que seul avant 1947 était représenté le Sénégal.
Ce que vous devez savoir, c'est que les candidats suscités par la colonisation, appuyés par la colonisation, ont tous été battus dans tous les territoires africains. On avait trié sur le volet la liste de ceux qui pouvaient voter : les chefs de canton, les fonctionnaires, les quelques employés de commerce, les anciens combattants. On a cru qu'on pouvait influencer ceux-là. Mais dans un sursaut de conscience, ils ont dit non et ils ont voté pour les véritables défenseurs de l'Afrique. Nous voici à Paris sur le bord de la Seine. Une poignée de jeunes gens venant défendre la liberté confisquée par la colonisation, notre dignité -vous avez oublié cela- piétinée par eux. Mais nous étions dans une assemblée de plus de 627 membres une infime minorité. Force-nous est de rechercher des alliances. Or, en 1945, et de Gaulle était encore au pouvoir, il y avait trois formations politiques, qui se partageaient les responsabilités du pouvoir à savoir le Parti socialiste, le MRP (Le Mouvement républicain populaire) et le Parti communiste. Notre doyen d'âge, notre cher doyen, Lamine Gueye, l'élu du Sénégal, nous avait proposé de nous apparenter tous à son parti la SFIO dont il était depuis longtemps membre, la Section française de l'internationale ouvrière devenue aujourd'hui le Parti socialiste. C'est moi le plus jeune, représentant la benjamine des colonies françaises de l'ex-AOF. J'avais demandé à la mienne de ne pas insister. Nous avons besoin de voix concertées et massives de ces trois formations au pouvoir. J'ai demandé à ce que nous nous répartissions entre ces trois formations pour que chaque fois que nous aurions à défendre les justes inspirations de nos peuples, ces voix nous apportent leur concours massif. Mes amis ont accepté, mais tous immédiatement se sont empressés, qui de s'inscrire au Parti socialiste, qui au MRP. Il me restait moi seul. Saisissez ce point de notre histoire. C'est moi qui ai demandé que nous nous inscrivions, nous nous associions aux trois formations politiques. Que faire ? Il n'y avait pas un seul inscrit au Parti communiste.
Donc nous n'étions pas directement apparentés au groupe communiste, encore moins au Parti communiste ; mais uniquement au Parti progressiste d'Astier de la Vigerie. C'est eux qui nous ont amenés à l'apparentement avec le groupe parlementaire communiste. De 1945 à l'avant-veille du congrès historique de Bamako en octobre 1946, nous avons travaillé dans une union totale, l'union dans la diversité. Tous les élus, comme un seul homme, soutenaient les causes que les uns et les autres présentaient au nom de l'Afrique. C'est ainsi que quand j'ai présenté la loi abolissant le travail forcé et qu'on a voulu retarder ce vote en me proposant des décrets, vite révocables, mes amis comme un seul homme m'ont soutenu dans mon entêtement de faire voter une loi, et non pas un décret. Mais nous avons travaillé la main dans la main, confiants les uns dans les autres, et nous avons obtenu pendant la première Constituante des résultats inespérés.
Nous avons si bien travaillé qu'à la première Constitution, au titre VIII [modification du statut des colonies. NDLR], nous avons obtenu l'augmentation de la représentation des Territoires d'outre-mer. Malheureusement, cette Constitution a été rejetée sur la demande du général de Gaulle ; non pas contre nous, mais à cause de la partie concernant la République française.
Les colons se sont ressaisis. Ils ont été surpris par ce sursaut de conscience qui nous a fait déjouer tous leurs plans. Ils se sont réunis en États généraux de la colonisation à Douala avec à leur tête Jean Rose, le plus raciste des Français de Côte d'Ivoire. Et ils ont envoyé une délégation à la suite de leurs délibérations pour attirer l'attention des parlementaires français qu'ils ne doivent pas se laisser abuser par une minorité d'élus africains, des bourgeois qui veulent remplacer les Européens, les Français, dans l'exploitation et la surexploitation de leurs propres frères. Leurs arguments ont porté. Et nous avons vu avec beaucoup de tristesse Herriot descendre de son siège présidentiel pour prendre la parole et demander le rejet du texte le titre VIII qui nous avait donné tant d'espoir. Il a conclu son discours par ce mot que nous n'oublierons jamais : « La France ne veut pas devenir la colonie de ses colonies ». Ceci a été salué par un tonnerre d'applaudissements et le titre VIII a été rejeté. Alors, nous nous sommes réunis pour tirer la leçon de ce débat. Nous nous sommes dit : « Avec une apparence de raison, ils ont dénoncé le fait que nous étions élus seulement par une minorité d'Africains. » Or ce n'était pas nous qui avions établi le collège électoral. C'était les colons, qui voulant avoir un nombre restreint facile à influencer, ont trié sur le volet la liste des électeurs au niveau de nos Territoires d'outre-mer. Nous avons donc demandé à ce que nous soyons appuyés par un grand mouvement africain, un grand mouvement populaire, qui pourrait soutenir notre action au Parlement français, prolonger l'action que nous-mêmes nous venions de mener dans la diversité, nous étions les uns avec les communistes- Fily Dabo Sissoko et moi- les autres avec la SFIO, d'autres avec le MRP, d'autres avec le Parti radical socialiste. Donc nous avions un mouvement populaire en Afrique, indépendant de toute formation politique métropolitaine sur l'union de ceux-là et dont les élus seront autorisés pour plus d'efficacité dans leurs actions à s'inscrire dans telle ou telle formation politique française. Voilà les raisons qui ont motivé la création du RDA, le Rassemblement démocratique africain.
Mais nous avions compté sans les impénitents de la division, les éternels diviseurs.
(...)
On aura perdu dix ans dans la division. On ne se battait plus contre le colonialisme. On se battait contre les RDA (le Rassemblement démocratique africain), partout !
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Gaston Deferre était à l'Outre-mer, moi j'étais à la présidence du Conseil, chargé des problèmes des étudiants. Mahtar M'Bow [Directeur général de l'Unesco. NDLR] vous l'a rappelé l'autre jour et à d'autres témoins, des témoins chargés aussi de travailler avec Defferre. Defferre connaissait ses amis. Il devait vaincre leurs réticences. Je connaissais mes frères africains qui ont trop souffert et qui étaient pressés d'en finir. Ils voulaient qu'on avance plus vite. Mais il fallait avoir les voix nécessaires pour faire voter le texte. Les socialistes et les communistes étaient d'accord pour nous soutenir. Les autres formations étaient quelque peu réticentes. »
Le Colloque international de Yamoussoukro s'est déroulé du 18 au 25 octobre 1986, pour les 40 ans du RDA.
Par :
Valérie Nivelon